Accenti in scena – apprendre et imiter l’talien dans le monde du spectacle et à l’école: un entretien entre Maria Luisa Minelli & Federico Caprara [Compte-rendu]

Eva Kovic, dans le rôle de Laura Betti. Pasolini Musica, chansons et poèmes, Avignon Off 2017 © François Vila

Des Pouilles au Tessin, en passant par Gènes, Rome, Pise, Palerme ou l’Istrie, la langue italienne se déploie en une multitude d’accents et de variétés régionales, sans compter les dialectes. Ces accents et variations dialectales posent la question de la norme : norme de la diction ou norme respectée dans l’enseignement des langues. Leur emploi s’inscrit dans des contextes de production et des pratiques linguistiques influencées par des politiques linguistiques, explicites ou non.
Maria Luisa Minelli, enseignante d’italien langue étrangère, et Federico Caprara, acteur et coach vocal comparent la relation aux accents et aux variations dialectales dans l’enseignement et dans le monde du spectacle.

Un dialogue de la RING 2025-26


L’italien standard, dans sa forme écrite, est né du dialecte toscan, qui avec sa riche tradition littéraire (Dante, Boccaccio, Petrarca) a pris une place importante pour l’écrit dès le XVIè siécle (cf. l’article « Italienisch » dans Bussmann 2008). Cette norme écrite est aujourd’hui utilisée dans un ensemble linguistique qui s’étend du sud de l’Italie au Tessin et où une multitude de dialectes, voire de langues (par ex. le sarde), est encore largement employée dans les échanges. A cette norme écrite correspond une norme orale. Par exemple, le R doit être « roulé » [r] et le premier E de bene doit être ouvert [ɛ] : un défi pour les apprenant·es suivant leurs langues premières, mais aussi pour les orateur·trices professionnel·les, et les locuteurs de dialectes.

En effet, si tous les italophones n’emploient pas un dialecte précis, leur accent et leur vocabulaire indiquent dans bien des cas leur provenance. De ce fait, la « norme orale », telle que définie ci-dessus, n’est pas toujours d’usage dans les échanges quotidiens. Lors de la 3ème RING de 2025, Maria Luisa Minelli, enseignante d’italien langue étrangère, et Federico Caprara, acteur et coach vocal ont échangé sur leurs pratiques professionnelles en lien avec les variétés régionales à différents niveaux : accents, vocabulaire, mais aussi formation et modèles de prononciation. 

Dans l’enseignement de l’italien

Dans l’enseignement de l’italien, Maria Luisa Minelli distingue la compréhension de la production. Pour ce qui est de comprendre des interlocuteur·trices dans les échanges quotidiens ou des enregistrements (podcasts, publicités, etc.), elle s’attache dès le début de l’apprentissage à mettre les apprenant·es en contact avec des accents variés, par exemple en leur présentant des extraits de films ou d’audios enregistrés par des locuteur·trices variés. Il ne s’agit pas d’enseigner les dialectes, ni d’étudier en classe les caractéristiques phonologiques des accents, mais de sensibiliser les élèves aux différentes formes de l’italien et de les entraîner à une certaine « souplesse » de l’écoute. Dans le même ordre d’idée, elle a décidé d’emmener cette année ses élèves à Naples. Pour préparer ce voyage, elle a expliqué aux élèves que l’italien parlé dans cette ville du sud peut présenter des éléments régionaux (voire dialectaux) qui s’éloignent à la fois de la forme standard et de l’italien caractéristique du nord de l’Italie qu’elle emploie elle-même. Elle travaille donc sur les stratégies d’écoute et veille à garder un bon équilibre entre travail sur ces stratégies et travail sur la langue. Ceci est aujourd’hui plus aisé qu’au début des années 2000 : Maria Luisa Minelli constate en effet que les variations régionales, quasiment absentes des manuels plus anciens, trouvent leur place dans les manuels d’italien actuels dès les niveaux A, avec des documents audios qui reflètent les accents des locuteur·trices.

Les variations régionales, quasiment absentes des manuels plus anciens, trouvent leur place dans les manuels d’italien actuels dès les niveaux A, avec des documents audios qui reflètent les accents des locuteur·trices.

La question se présente différemment pour la production orale : les accents des élèves ne sont pas des variations régionales de l’italien, mais des accents caractéristiques de leur(s) langue(s) première(s). Si le CECR (CoE 2001) requérait d’évaluer – et donc d’enseigner – la prononciation selon la norme d’un·e « locuteur·trice natif·ve », son volume complémentaire de 2020 (CoE 2020) ne considère plus les accents « étrangers » comme des erreurs, tant qu’ils ne portent pas préjudice à la communication. Et de fait, Maria Luisa Minelli place la réussite de la communication au centre de son enseignement et de ses pratiques d’évaluation. Elle insiste donc dès le début sur la prononciation quand les erreurs brouillent le message : « una palla » (une balle) n’est pas « una pala » (une pelle), « gli » (pronom) n’est pas « li » (article). En contrepartie, un R prononcé à la française ou à la vénitienne peut être vu comme un marqueur d’identité auquel le·la locuteur·trice peut être attaché, raison pour laquelle Maria Luisa Minelli ne le sanctionne pas dans les tests. Elle augmente certes ses exigences (prononciation des doubles consonnes, par exemple) en avançant dans les niveaux, mais en laissant toujours la liberté aux apprenant·es de conserver un accent auquel ils·elles peuvent tenir comme marqueur d’identité.

Dans le monde du spectacle

Dans le monde du spectacle, comme le souligne Federico Caprara, il est clair que les locuteur·trices, italophones et ayant appris dans leur enfance un italien caractéristique d’une région précise, ne rencontrent pas de difficultés à se faire comprendre. Le défi est bien plus de « gommer » leur accent et d’adapter la prononciation et l’intonation aux exigences du spectacle.

Là aussi, la norme ou plutôt les normes sont diverses et évoluent. Federico Caprara nous raconte ainsi son apprentissage de la diction. Celle-ci faisant partie intégrante de la formation de comédien·ne et d’orateur·trice professionnel·le (présenteur·trice de radio et télévision, etc.) : il s’est entraîné pendant plusieurs mois à former les sons, prononcer les mots et adopter une intonation selon une norme stricte, celle des médias, du théâtre et plus généralement du spectacle.

Originaire de Venise, il s’est ainsi plongé dans les méthodes et manuels de diction pour gommer les caractéristiques régionales : former le [ɛ] ouvert pour le différencier du [e] fermé, rouler les [r] et ne plus élider la fin de certains mots, des marques régionales courantes dans la communication quotidienne, mais largement bannies du spectacle.

Facteur d’unification de la langue, de standardisation, l’italien oral normé s’est depuis longtemps imposée dans toutes les régions d’Italie et du Tessin par le biais, notamment, des médias et des films, séries, etc. doublés en italien.
Mais le cinéma a aussi bousculé les pratiques du spectacle. Comme le raconte Federico Caprara, Rome est devenue après 1945 le centre italien de la production cinématographique, avec des films réalistes situés à Rome, et des personnages qui, pour être réalistes, devaient parler la variété de Rome. De cette tradition sont issus les chefs-d’œuvre du néo-réalisme. D’autres films ne se passent pas dans la capitale et font apparaître d’autres accents, tels les films comiques avec leurs acteur·trices souvent issus du sud de l’Italie. La diversité linguistique devient donc visible. Mais en partie seulement, puisque la majeure partie des films projetés est doublée en italien standard : une prononciation si codifiée qu’elle est nommée dans le milieu le « doppiaggese » (de doppiare : doubler). A noter que cette doublure a aussi existé de manière encore plus problématique : des films doublés de manière à représenter des minorités comme avec les Afro-américain·es systématiquement affublés d’accents stéréotypés et ridicules par exemple – une pratique inacceptable aujourd’hui. Le « doppiaggese » ne permet donc pas de reproduire les variations sociolinguistiques du film original.

Rome est devenue après 1945 le centre italien de la production cinématographique, avec des films réalistes situés à Rome, et des personnages qui, pour être réalistes, devaient parler la variété de Rome.

Le spectacle étant affaire de création, des solutions originales sont trouvées. Le doubleur d’Eddy Murphy et celui de Woody Allen ont par exemple créé une diction aux caractéristiques reconnaissables, sans recours aux usuels clichés et sans ancrage géographique déterminé. Les accents et variétés peuvent être aussi utilisés à des fins comiques, comme dans Les aristochats de Walt Disney, avec Romeo, il « gatto del Colosseo » (chat du Colysée) qui parle l’italien de Rome.

Selon Federico Caprara, les pratiques continuent encore d’évoluer, pour une toujours plus grande diversité d’accents représentés dans les médias et le spectacle : A l’influence des réseaux sociaux et des plateformes de visionnage s’ajoute une actuelle tendance de revalorisation des accents et dialectes régionaux de l’Italie et du Tessin. En Suisse, ceci se manifeste par exemple dans la politique de Coop. Au Tessin, les offres promotionnelles étaient jusqu’à peu enregistrées en italien standardisé, puis il a été envisagé de les enregistrer en tessinois pour se rapprocher des client·es. Le problème qui est vite apparu est que cela ne correspondait pas à une partie de la population, en l’occurrence suisse alémanique ou italienne. Il a donc été décidé de reprendre le standard, en ôtant toutefois le cadre étriqué de la diction officielle. Un numéro d’équilibriste pour Federico Caprara qui enregistre les offres depuis seize ans : il s’agit dorénavant de fermer les [e] de nouveau et de reprendre certaines caractéristiques régionalement marquées, tout en restant facile à comprendre.

A la croisée du cinéma et de la salle de classe

Nous avons fait le choix, dans ce compte-rendu, de séparer les propos de Maria Luisa Minelli et de Federico Caprara. Pourtant, il est évident que la thématique est transversale. Ainsi, dans la discussion avec le public, il est apparu que le spectacle est une des clés que Maria Luisa Minelli utilise pour enseigner l’oral : écoute de passages choisis dès les niveaux A et entraînement « comme des acteurs·trices » pour les niveaux B. Elle propose en effet des activités d’imitation et des projets de synchronisation de vidéos à ses élèves pour les entrainer à la cadence et à la modulation de l’italien : des activités en phase avec les modalités de communication usuelles de la plupart des élèves.  


Références et liens

Bussmann, H. (2008). Lexikon der Sprachwissenschaft. Vierte, durchgesehene und bibliographisch ergänzte Auflage unter Mitarbeit von Hartmut Lauffer. Stuttgart: Kröner.

Conseil de l’Europe. 2001. Cadre européen commun de référence pour les langues : apprendre, enseigner, évaluer (CECR). Unité des Politiques linguistiques, Strasbourg. https://rm.coe.int/16802fc3a8 (15.01.2026)

Conseil de l’Europe. 2020. Cadre européen commun de référence pour les langues : apprendre, enseigner, évaluer – Volume complémentaire. Unité des Politiques linguistiques, Strasbourg. https://rm.coe.int/cadre-europeen-commun-de-reference-pour-les-langues-apprendre-enseigne/1680a4e270 (15.01.1026)

Festival I libri in scena


A proposito di ….

Federico Caprara
La voix, la prononciation et l’intonation sont les premiers outils de travail de Federico Caprara, acteur, coach vocal, doubleur de films, et aussi vénitien : une ville où on ne roule pas les R.

Maria Luisa Minelli
est enseignante d’italien langue étrangère, au gymnase et précédemment dans différentes écoles pour adultes. Très impliquée dans le domaine culturel, elle a aussi lancé le festival « I libri in scena ».

Un compte-rendu du CeDiLE
Rédaction CeDiLE :  Amelia Lambelet
Avec la participation de Giulia Berchio


RING 2025-26 – Cercle d’événements 2025-26 de l’Institut de plurilinguisme

Limes [‘li:mes] – Dialogues sur les langues, leur apprentissage et leur emploi, entre limites et horizons


(Re)Découvrez l’interview de Chiara Bemporad et tout le matériel didactique sur les langues et la musique:

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