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Faire répéter ou donner un feedback ? Focus sur la didactique de la prononciation en langue étrangère

par 26-01-2021Actualité, Entretiens, Expériences pratiques, Lectures, Recherche0 commentaires

Dans son mémoire de Master en didactique des langues étrangères, Diane-Hélène Würgler a comparé deux méthodes didactiques susceptibles d’améliorer la prononciation de ses jeunes apprenant-e-s du français langue étrangère : le feedback correctif et la pratique répétée de différents sons. Alors quelle méthode fonctionne mieux ? Réponse dans notre entretien.


Si les approches actuelles en matière d’apprentissage de langues étrangères insistent particulièrement sur les compétences de communication dans la langue cible, encore faut-il pouvoir le faire de manière intelligible, d’où l’importance d’une prononciation appropriée. Diane-Hélène Würgler, enseignante de français langue étrangère au secondaire I, a effectué une recherche empirique sur deux méthodes didactiques susceptibles d’améliorer la prononciation auprès d’apprenant-e·s du FLE âgé-e-s de 12 à 15 ans : le feedback correctif vs la pratique répétée de différents sons. Est-ce que la répétition simple de sons suffit ou le feedback est-il nécessaire pour améliorer la prononciation ? Pour répondre à cette question, Diane-Hélène Würgler a mis sur pied une étude quasi-expérimentale, alliant analyses quantitatives et qualitatives, dans laquelle elle compare les deux formes de traitement de la production des apprenant·e·s. Afin d’observer l’effet de ces deux méthodes elle s’est concentrée sur la production de quatre phonèmes pertinents en français : /ə/, /e/, /ɛ/, /ɑ̃/. Elle nous en dit plus dans un entretien que nous avons mené avec elle.

” […] pour que l’expression soit intelligible, une bonne prononciation est capitale.”

CeDiLE: Pourquoi t’es-tu penchée sur l’enseignement de la prononciation en français auprès de jeunes apprenants du FLE?

D.-H. W. : J’enseigne le français langue étrangère (FLE) à l’école obligatoire de Berne depuis plus de 12 ans. D’une part, mon expérience montre que certains élèves, surtout les plus faibles, n’osent pas parler, se sentent peu sûrs d’eux et ont peur de mal prononcer ou de faire des erreurs. Évidemment, mon souhait est qu’ils prennent davantage confiance en eux et puissent progresser, d’où mon désir de savoir comment m’y prendre au mieux. Avant d’avoir fait cette recherche je n’avais pas vraiment conscience de la méthode que j’utilisais, ni à quel moment. Mon étude m’a énormément sensibilisée à ce sujet.
D’autre part, le plurilinguisme fonctionnel, préconisé aujourd’hui dans les méthodes, a pour conséquence que la précision phonétique est souvent délaissée au profit de la fluidité de l’interaction. Mais pour que l’expression soit intelligible, une bonne prononciation est capitale. Dès le secondaire I, des activités axées sur la prononciation ne sont plus explicitement évoquées dans le plan d’étude, contrairement au degré primaire. Ainsi, c’est aux enseignant-e-s que revient la tâche de fournir des activités permettant l’exercice de la prononciation. J’étais donc curieuse d’en apprendre plus sur les méthodes permettant d’assurer un travail systématique de la prononciation.

Feedback correctif (FC) et répétition : Comment cela se traduit-il concrètement dans l’enseignement ?

À mon avis, le feedback correctif ainsi que la répétition peuvent se traduire de manière différente dans l’enseignement, cela en fonction du contexte, de la croyance et de l’approche adoptée par l’enseignant-e. Aujourd’hui, l’erreur fait partie intégrante de l’apprentissage et de l’enseignement d’une langue étrangère et le traitement des erreurs exige un comportement pédagogique important de la part des enseignant-e-s.
Il existe de nombreuses façons de fournir un FC. Il peut être donné par écrit ou par oral, dans le but de corriger divers types d’erreurs, par exemple au niveau du contenu, de l’organisation, de la forme, ou encore du discours et de la pragmatique. Ainsi, on peut utiliser différentes méthodes pour rendre un feedback correctif plus accessible et effectif, comme par exemple inciter l’apprenant à se corriger lui-même ; cibler le feedback en ne traitant qu’un ou deux type(s) d’erreurs afin de ne pas surcharger l’apprenant-e ; et pousser les apprenant-e-s à se soutenir mutuellement en se donnant des feedbacks entre pairs, ce qui présuppose une formation précise de la correction entre pairs afin que cette méthode soit vraiment bénéfique. Toutes ces stratégies peuvent être combinées, élargies et adaptées selon la situation donnée.
De même, la répétition peut être utilisée de différentes manières dans l’enseignement. Une possibilité est par exemple de répéter des tâches qui partagent en partie les mêmes objectifs en intégrant les compétences linguistiques pertinentes. L’avantage de la répétition dans ce contexte est que l’apprenant-e s’est déjà familiarisé-e avec la tâche lors de la première exécution et peut ainsi mieux se concentrer sur la forme par la suite. Pour les apprenant-e-s d’une langue seconde, l’exposition et la pratique répétée sont essentielles au développement des structures cognitives.

“[…] de manière générale, tout-e-s les participant-e-s on profité des deux traitements. […] au niveau individuel, j’ai cependant identifié un léger avantage du feedback correctif par rapport à la répétition.”

Ton étude n’a pas amené à un avantage d’une des deux méthodes (FC vs. Répétition), si ce n’est peut-être un avantage du feedback correctif au niveau individuel. As-tu été surprise par ces résultats ?

Je m’attendais à un certain avantage pour le feedback correctif. Sachant que la répétition et la pratique régulière jouent un rôle important dans l’apprentissage, les résultats ne m’ont pas vraiment surprise, mais plutôt rendue curieuse de trouver une explication possible à cette absence de différence.
Les analyses statistiques ont montré que, de manière générale, tout-e-s les participant-e-s ont profité des deux traitements. L’effet non significatif du FC dans ma recherche pourrait cependant aussi être dû au type de FC mis en place, qui combine un FC indirect et direct. Dans un premier temps, l’erreur était localisée à l’aide d’un formulaire, mais la correction n’était pas fournie (FC indirect). C’était ensuite à l’apprenant-e de comparer sa production erronée avec le modèle audio et de lui-même remarquer la différence (FC direct). Cette démarche demande une bonne perception de la part de l’apprenant-e et je ne suis effectivement pas sûre que tous les élèves aient vraiment reçu les informations nécessaires pour comprendre toute l’ampleur du FC. En analysant les données au niveau individuel, j’ai cependant identifié un léger avantage du feedback correctif par rapport à la répétition. Il semble aussi que le niveau scolaire peut avoir une influence sur l’efficacité du FC. En effet, l’analyse au niveau individuel a montré que, plus le niveau de l’élève est élevé, mieux le FC semble fonctionner.
Les analyses statistiques ont en outre montré que les performances des 4 phonèmes diffèrent significativement les unes des autres. En analysant le développement des 4 phonèmes-cibles de manière qualitative, il s’avère que le phonème /ɑ̃/ et le phonème /e/ sont ceux qui ont le plus bénéficié des traitements. Le profit de ces deux phonèmes semble être lié au traitement du FC. Les phonèmes /e/ et /ɛ/ semblent avoir davantage bénéficié de la répétition. La fréquence des mots ayant ces deux derniers phonèmes pourrait avoir eu une influence sur les résultats. J’ai aussi constaté que la performance semble varier en fonction des occurrences, c’est-à-dire que plus il y a d’occurrences d’un phonème, meilleure est sa performance.

Comment vois-tu l’enseignement de la prononciation à l’avenir? Penses-tu modifier ta pratique en regard de ton étude ?

Je suis constamment à la recherche d’une méthode appropriée de l’enseignement de la prononciation et je suis loin de l’avoir trouvée. Il me parait important de trouver des outils d’enseignement qui soutiennent et rassurent les enseignant-e-s dans ce domaine. Dans le cadre de mon étude, la prononciation de tous les apprenant-e-s s’est améliorée considérablement. Compte tenu de la courte durée de l’intervention, le résultat est satisfaisant, et la répétition régulière y a certainement contribué. Il vaudrait la peine d’investir davantage dans ce domaine de l’enseignement et de trouver des méthodes simples et effectives qui puissent être adaptées en fonction du contexte de la classe.

Prononciation et enseignement à distance : y a-t-il une astuce ?

Je pense que cela est tout à fait faisable, mais tout dépend de la technologie disponible. Lors du “Lockdown” du printemps 2020, j’ai enseigné mes élèves à distance et j’ai profité de les faire pratiquer l’oral en exerçant la lecture à haute voix, inventant des petits dialogues ou histoires et en effectuant des exercices de prononciation. Afin de recevoir un feedback de ma part ils m’ont toujours envoyé un enregistrement de l’exercice accompli. Cela s’est très bien passé et j’avais l’impression que la plupart des élèves ont apprécié de faire ces exercices. Un avantage important de cette approche était d’avoir le temps d’écouter leurs enregistrements tranquillement et plusieurs fois, avant de donner un FC. Toutefois cela n’élimine pas la difficulté de trouver et d’appliquer le FC approprié. Concernant le FC en rapport avec la prononciation, le travail sur la perception des sons de la langue cible me paraît très important. Cela peut se faire en donnant un feedback oral, par exemple en enregistrant la forme correcte des mots qui ont été mal prononcés par l’élève, de lui faire parvenir cet enregistrement et de lui demander de s’exercer en répétant.

Photo by Annika Gordon on Unsplash

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