Mathématiques plurilingues – Retour sur les journées PLURIMATHS

Calculer une intégrale en arabe ou résoudre une équation en allemand : on peut résoudre des opérations mathématiques de façons très différentes d’une région à une autre du monde. Et ces variations culturelles ou pédagogiques peuvent représenter un apport pour l’enseignement d’une discipline, comme le soulignent certains auteurs.

Organisées sous forme de webinaire du 3 au 5 décembre 2020, les journées PLURIMATHS ont permis de réfléchir aux opportunités qu’offre le plurilinguisme pour l’apprentissage des mathématiques à tous les niveaux de l’école obligatoire. Cinq conférences, douze ateliers et une table ronde ont réuni linguistes, didacticien·ne·s de langues et des mathématiques ainsi qu’enseignant·e·s, formateur·trices et étudiant·e·s. Au total, plus de 260 personnes ont apporté leur expertise et partagé leur expérience dans le cadre de ces journées. Cet article met en lumière plusieurs aspects pertinents pour la didactique des langues et celle des mathématiques en contexte plurilingue.

Les mathématiques : un langage universel ?

L’enseignement des mathématiques représente un enjeu important pour la réussite scolaire. Mais la manière d’aborder certains concepts (techniques mathématiques ou façon de « dire les mathématiques ») et l’étalement des apprentissages sur la durée varient d’une région à une autre. Par exemple, une comparaison des plans d’études en vigueur au Canada et en Syrie a montré que le thème des exposants était abordé beaucoup plus tôt en Syrie qu’au Canada et que la manière d’aborder ce thème divergeait grandement (revoir la conférence d’Emmanuelle Le Pichon Vortsman et Jim Cummins). Autre exemple : en Suisse, les retenues dans les additions et les soustractions ne s’inscrivent pas au même endroit selon la région linguistique, soit au-dessus des termes dans les régions francophones et au-dessous des termes dans les régions germanophones. On imagine alors aisément le défi que cela représente pour l’enseignement dans les classes bi-plurilingues… (voir l’article d’Emile Jenny et Francesco Arcidiacono).

En parallèle, un paradoxe émerge dans l’enseignement obligatoire suisse: près de la moitié des élèves est plurilingue, alors que l’école dans laquelle elle évolue est encore bien souvent monolingue. Ainsi, les L1 des élèves sont rarement prises en compte, bien qu’elles soient aujourd’hui considérées comme fondamentales pour l’entrée dans les apprentissages et que de récentes recherches montrent le rôle de levier que peut jouer le plurilinguisme pour les apprentissages disciplinaires (voir le rapport scientifique de Sofia Stratilaki-Klein et Claudine Nicolas). Une question se pose alors : comment enseigner des contenus disciplinaires en intégrant une langue de scolarisation et différentes L1 ?

Pour mieux saisir les défis qu’implique l’enseignement plurilingue des mathématiques, il faut reconnaître un fait : tout enseignement passe par une verbalisation, qu’elle soit orale ou écrite. Les mathématiques sont donc porteuses de forts enjeux langagiers et culturels (revoir la conférence de Nathalie Auger et Aurélie Chesnais) et ne représentent pas, en contexte scolaire, un langage universel. Il s’agit bien plus d’une discipline enseignée dans une langue d’instruction, définie préalablement. Au fil des discussions qui ont animé les journées PLURIMATHS, cinq éléments ont émergé pour un enseignement disciplinaire dans une langue qui n’est pas la L1 des élèves :

  1. Améliorer les compétences disciplinaires et linguistiques en parallèle 
  2. Donner des supports (langagiers et disciplinaires) aux élèves
  3. S’appuyer sur les ressources (notamment langagières) des élèves
  4. Faire des liens entre la discipline et le quotidien des apprenant·e·s 
  5. Encourager les élèves dans leurs progrès 

Un exemple concret d’articulation de ces 5 points a été donné par Emmanuelle LE PICHON-VORTSMAN et Jim CUMMINS lors de leur conférence. Ils y ont présenté la plateforme www.binogi.com qui propose des vidéos pour plusieurs concepts mathématiques. Les apprenant·e·s peuvent choisir entre six langue différentes (anglais, arabe, dari, allemand, somali et tigrinya) pour l’audio et les sous-titres. Les élèves qui l’ont testée ont affirmé avoir eu du plaisir à passer d’une langue à l’autre et à regarder plusieurs fois les vidéos en changeant les langues de l’audio et des sous-titres. Bien entendu, les outils en ligne comportent certaines limites (comme la difficulté d’assurer un suivi individuel des élèves), mais la possibilité de combiner diverses langues à l’oral et à l’écrit représente un réel atout de cette plateforme pour que tous les élèves entrent rapidement dans les apprentissages.

L’importance d’une didactisation de l’enseignement plurilingue des disciplines  

Si la démarche en 5 points proposée ci-dessus donne des orientations générales, on peut se poser la question des moyens pour leur mise en œuvre. Tout d’abord, il existe aujourd’hui des tests de mathématiques en différentes langues permettant de mieux connaitre le niveau d’un élève récemment arrivé (par exemple, le site internet de Siténa). Ensuite, les outils numériques, s’ils sont bien utilisés, peuvent débloquer ou enrichir de nombreuses situations d’enseignement. Par exemple, des applications de traduction instantanée, d’oralisation de textes ou de reconnaissance vocale de plus en plus performantes peuvent donner une plus grande autonomie et un sentiment de réussite à un élève dont le niveau en langue d’instruction ne permet pas encore de suivre l’entier d’un cours dans cette langue.

Enfin, certains outils ont été élaborés dans le but de travailler des contenus authentiques tout en valorisant le plurilinguisme de la classe (voir par ex. EOLE ou EUROMANIA). Naturellement, ce matériel nécessite du temps pour la prise en main et des ajustements sont nécessaires dans chaque contexte. Il semble donc nécessaire de passer par de la formation continue et du développement de matériel en réseau afin de faire évoluer les pratiques vers une approche plurilingue et interdisciplinaire des disciplines scolaires. D’ailleurs, la crise sanitaire de 2020 a mis en avant le besoin de s’appuyer sur les outils numériques, non pas en substitution, mais bien en complément de la personne enseignante.

Les échanges qui ont animé les journées PLURIMATHS ont montré combien il est important de didactiser le carrefour langue-discipline, c’est-à-dire de prendre conscience des enjeux langagiers et disciplinaires qui accompagnement tout enseignement et d’apporter les supports nécessaires à une plus grande autonomie des élèves. C’est dans ce sens que de nombreuses personnes participant à ce webinaire semblent vouloir poursuivre leurs travaux et de nouvelles ressources ne manqueront de voir le jour ces prochaines années.

Photo by wu yi on Unsplash

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