Littératies plurilingues dans l’éducation et la formation: compte-rendu du XIe congrès EDILIC [compte-rendu]

L’Association EDILIC, Éducation à la diversité linguistique et culturelle, a tenu son XIe congrès international à Hambourg en juillet 2025 pour explorer les littéracies plurilingues en éducation. Le congrès a permis une réflexion approfondie et ancrée dans les réalités éducatives plurilingues sur des sujets actuels : l’évaluation, les technologies et notamment l’IA, la valorisation de la diversité des pratiques littéraciques, et bien d’autres thèmes encore. Dans leur compte-rendu, Chiara Bemporad et Emile Jenny présentent quelques aspects les plus marquants du congrès EDILIC.


Organisé par l’équipe de l’Université d’Hambourg, cordonné par Sílvia Melo-Pfeifer et Drorit Lengyel, le XIe colloque EDILIC s’est intitulé Les littératies plurilingues en éducation : Approches plurielles dans et au-dehors de la salle de classe. La notion de littératie plurilingue constitue actuellement un questionnement incontournable en didactique du plurilinguisme et plus largement dans la recherche en didactique des langues. Elle est à la fois considérée comme un objectif d’enseignement-apprentissage et comme une ressource pédagogique. Mais quels sont les enjeux que présente, aujourd’hui, le développement des compétences en littératie ? Et quels sont les défis en lien avec le plurilinguisme ? Ce sont notamment ces questions qui ont été abordées dans les quatre conférences plénières, les plus de cent contributions, ainsi que la table ronde de ce 11è congrès EDILIC.
Dans ce qui suit, nous tenterons de présenter plusieurs éléments saillants de cette rencontre, en mettant en avant, notamment, certaines contributions qui nous ont paru particulièrement marquantes.

Synthèse et éléments saillants

Le colloque a été ouvert par la conférence à deux voix de Miriam Egli et Jean-François de Pietro, intitulée Des espaces de bi-/plurilittératie à découvrir et développer. Le dialogue entre la perspective de la Suisse romande et de la Suisse alémanique a permis, après un cadrage théorique de la bi-/plurilittératie, d’adopter un regard critique sur les prescriptions en vigueur et de questionner l’avenir de la didactique des langues. Après des sessions parallèles, enrichissantes, organisées dans trois langues, la première journée s’est conclue avec une table ronde animée par des actrices et acteurs du terrain qui ont partagé leurs expériences. Elle s’est terminée par une magnifique soirée consacrée au jazz, dans le superbe HALL Mazza, où les participant.e.s ont pu savourer une cuisine indienne.

Le deuxième jour a été ouvert par la conférence de Claudine Kirsch, intitulée Towards Multiliteracies in early childhood education in Luxembourg. Elle y a présenté ses recherches en littératie plurilingues chez de jeunes enfants bilingues entrant dans la lecture. Par la suite, les nombreuses communications orales (et pauses en mouvement) ont permis d’approfondir les réflexions sur des thématiques telles que les répertoires plurilingues, l’écriture plurilingue, les approches artistiques ou l’innovation, toujours avec un lien étroit avec la pratique. De manière plus générale, les contributions du colloque ont abordé différents aspects de la littératie: la didactique intégrée des langues, avec ses limites et ses enjeux, surtout pour les langues enseignées à l’école, l’impact du travail des enseignant.e.s dans la construction des compétences en littératie, ainsi que l’influence de leurs représentations et croyances.

Les enjeux liés à l’évaluation ainsi que les nouveaux défis liés à l’IA ont également été discutés. Parmi les auteurs régulièrement cités, on retrouve des incontournables de la recherche dans ce domaine, tels que Jim Cummins, avec son modèle BICS et CALP (voir Cummins, 1999), Brian Street avec l’approche idéologique, ou encore les New Literacy Studies (voir notamment Street, 2003). Mais c’est surtout les travaux de Hornberger et Skilton-Sylvester (2003), autour de la notion de Continua of biliteracy, qui ont occupé une place centrale dans les débats plus larges sur le plurilinguisme et la didactique des langues lors de ce congrès.
Premièrement, dans le symposium, intitulé Plurilingual literacies, community engagement, and critical language awareness, de Tania Boster, Christine Sagnier, Alberto Bruzos Moro et Mariana Bono, chercheuses et chercheurs à l’Université de Princeton, il a été question de présenter et de discuter des projets de formation universitaires qui relient l’enseignement des langues étrangères (espagnol, français, portugais et italien) à l’engagement communautaire dans des quartiers de la ville. Cette approche, à la fois innovante et passionnante, consiste à intégrer directement l’apprentissage des langues dans des actions au service de différents communautés, en permettant aux étudiants d’interagir et de socialiser avec des locuteurs vivant dans le territoire. Elle confère ainsi à la langue apprise une dimension sociale et actionnelle immédiate.
Deuxièmement, lors de sa conférence intitulé Littératies plurilingues, polygraphes et multimodales en Afrique australe : les écritures urbaines du Mozambique (Maputo), César Cumbe a montré plusieurs résultats issus de ses recherches liées aux différentes formes d’expressions urbaines (par exemple pancartes, graffiti, panneaux, tableaux, etc.). Ces formes écritures, plurilingues et multimodales, offrent un aperçu des « transformations contemporaines en Afrique australe, à la fois linguistiques, sociales, culturelles, cultuelles, économiques et politiques » (cité dans l’Abstract de la conférence). Ces résultats permettent de réfléchir sur l’importance de (re)considérer nos espaces communs. Pour le chercheur, « la ville est un livre » qui permet d’étudier la plurilittératie dans sa forme la plus créative et humaine. Cette intervention a également permis de décentrer la perspective, qui est encore parfois trop occidentale, de la notion de littératie et plurilittératie.
Nous retenons donc, d’un côté, l’évolution (certaine) des pratiques et de la recherche en ce qui concerne la plurilittératie, et d’autre part, l’émergence de nouveaux défis dans un monde toujours plus globalisé et numérique. Selon nous, il est crucial de poursuivre et développer les activités de formation et de recherche dans ce domaine.

Bilan du XIe congrés EDILIC et regard vers l’avant

Dans le but de faire un bilan du colloque et d’envisager des perspectives d’avenir, nous avons sollicité Carole-Anne Deschoux, présidente réélue de l’Association EDILIC, pour qu’elle partage ses impressions. Elle a jugé le colloque « enthousiasmant, tant par la qualité des échanges que par la vitalité du réseau ». Beaucoup d’espace a également été accordé aux « supports littéraciques », ajoute-t-elle. La présidente de l’Association met toutefois en garde « de ne pas oublier le terrain et les préoccupations des enseignant.e.s, ni se focaliser uniquement sur les langues prioritaires du curriculum, mais toujours garder une attention particulière aux dimensions socioculturelles (de pouvoir notamment) ». Un rappel d’autant plus important que, lorsqu’il est question de littératie, les langues reconnues, apprises et pratiquées dans le cadre scolaire tendent à occuper une place centrale. Sa mise en garde résonne ainsi comme un appel à maintenir la réflexion sur la diversité des pratiques et des contextes.

De notre côté, nous tirons un bilan très positif de ce congrès, notamment car il a permis à de nombreuses personnes, provenant d’une vingtaine de pays, actives dans la formation et la recherche, de s’interroger sur les notions de didactique du plurilinguisme et d’approches plurielles. Plus de 30 ans après l’apparition de ces notions, c’est en particulier la question de la plurilittératie qui a été mise en avant. Si les pratiques sur le terrain semblent avoir considérablement évolué au fil du temps, notamment en ce qui concerne la prise en compte de la diversité linguistique en classe, de nombreux défis restent encore à relever, tels que les cadres et habitus encore largement monolingues dans plusieurs contextes. Certains dangers ont même été identifiés et discutés, comme le fait que les langues puissent être instrumentalisées, peut-être même davantage aujourd’hui qu’hier, avec une communication toujours plus rapide, plus large et polarisée. Le choix de l’Université d’Hambourg, ville particulièrement plurilingue, pour accueillir ce colloque, s’est donc avéré pertinent, et les discussions mériteront d’être poursuivies lors du prochain congrès EDILIC, prévu en 2027, ainsi que lors des prochaines rencontres portant sur le plurilinguisme et la plurilittératie.

EDILIC 2025 en bref

Du 25 au 27 juillet 2025 a eu lieu à Hambourg le congrès international 2025 de l’Association EDILIC (Éducation à la diversité linguistique et culturelle). Ce onzième colloque s’inscrit dans la continuité des préoccupations du réseau et de l’Association EDILIC depuis ses débuts. Ces préoccupations portent notamment sur la possibilité et la manière de répondre aux réalités de la pluralité linguistique et culturelle, pour qu’elle soit un véritable atout (Congrès 2006, Le Mans). La dimension curriculaire a été le premier axe de développement (Congrès 2008, Barcelone) associé à celui de la formation des enseignant.es (Congrès 2010, Lausanne). Sont également apparues des questions sur l’articulation pédagogique et didactique (Congrès 2012, Aveiro), dans le souci des minorités (Congrès 2014, Rennes) et en lien avec des questions d’équité (Congrès 2016, Györ). Ces thèmes ont dessiné les contours d’une épistémologie. La focale sur les premiers intéressés, les élèves, a permis à chaque fois de recentrer la réflexion (Congrès de 2017, 2021 et 2023 à Varsovie, Thessalonique et Copenhague). Le lien entre l’école et ce qui se passe ailleurs a également été abordé (Congrès 2019, Lisbonne). Une réflexion sur les supports et les pratiques littéraciques a marqué le dernier pas franchi dans le cadre du Congrès 2025 à Hambourg, qui fait l’objet de ce compte-rendu.

Références

Cummins, J. (1999). BICS and CALP: Clarifying the distinction. https://files.eric.ed.gov/fulltext/ED438551.pdf

Hornberger, N. H., & Skilton-Sylvester, E. (2003). Revisiting the Continua of Biliteracy: International and Critical Perspectives. In N. H. Hornberger (Ed.), Continua of Biliteracy: An Ecological Framework for Educational Policy, Research, and Practice in Multilingual Settings (pp. 35–68). Multilingual Matters & Channel View Publications. https://doi.org/10.2307/jj.27195522.8

Street, B. (2003). What’s “new” in New Literacy Studies? Critical approaches to literacy in theory and practice. Current Issues in Comparative Education, 5(2), 77–91.

11. EDILIC-Konferenz: Plurilingual Literacies in Erziehung und Bildung: Plurale Ansätze im Unterricht und darüber hinaus
23.–25. Juli 2025, Hamburg
Fakultät für Erziehungswissenschaft in Kooperation mit dem fakultären Forschungszentrum “Literacy in Diversity Settings – LiDS”, Universität Hamburg (Deutschland)


A propos des auteur·es

Chiara Bemporad

Chercheuse et formatrice à la HEP Vaud (HEPL), en didactique des langues étrangères et secondes, les travaux de Chiara Bemporad portent notamment sur le français langue seconde, le plurilinguisme et la didactique de la littérature en langue étrangère. Dans ses publications, elle examine notamment le potentiel de la multimodalité (langues et musique, bandes dessinées, adaptations et traductions, etc.) dans l’apprentissage-enseignement des langues et cultures.

Emile Jenny

En tant que chercheur et formateur en didactique des langues à la HEP-BEJUNE , Emile Jenny est très impliqué dans le domaine de l’enseignement bi-plurilingue et plus particulièrement dans l’évaluation des compétences langagières des élèves dans les filières bilingues. Ses intérêts de recherche portent également sur les dimensions politiques et sociales en lien avec l’enseignement des langues, l’analyse des pratiques en classe et les outils numériques dans l’enseignement des langues.


Auteur·es : Chiara Bemporad & Émile Jenny
Rédaction CeDiLE : Martina Zimmermann

Les photos du Congrès EDILIC sont publiées avec l’aimable autorisation de Carole-Anne Deschoux.


(Re)découvrez l’interview de Sebastian Salzmann sur les compétences écrites des élèves en allemand (leur langue de scolarisation), français et anglais:

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