Das Projekt Sankofa untersucht Sprachpraktiken, Sprachideologien sowie die (Nicht-)Weitergabe von Sprachen in subsaharischen Familien in der Genferseeregion. Es wird im Rahmen des Forschungsprogramms 2025–28 des Wissenschaftlichen Kompetenzzentrums für Mehrsprachigkeit in Freiburg finanziert und an der HEP Vaud durchgeführt. Auf der Grundlage von Gesprächen mit Eltern, Kindern — teilweise auch mit weiteren Familienmitgliedern — sowie mit Lehrpersonen von Kursen in «heimatlicher Sprache und Kultur» (HSK) erforscht das Projekt, den Umgang mit Herkunftssprachen im Familienalltag.
Im Gespräch erzählen Chiara Bemporad, Subilaga Kalanje, Amelia Lambelet, Sacha Gabriela Nabe et Martina Zimmermann, die fünf Projektmitglieder, was sie bewegt, was sie sich fragen, was sie überrascht und was sie vom Projekt hoffen.
Entretien croisé, par Chiara Bemporad, Subilaga Kalanje,
Amelia Lambelet, Sacha Gabriela Nabe et Martina Zimmermann
Nous, Chiara Bemporad, Subilaga Kalanje, Amelia Lambelet, Sacha Gabriela Nabe et Martina Zimmermann, avons choisi la forme de l’entretien croisé pour donner à entendre la diversité des points de vue au sein de l’équipe : chacune arrive avec son histoire, ses langues, ses doutes et ses espoirs pour ce projet. Croiser ces voix, c’est déjà une manière de pratiquer la « collaboration » et le « partage » qui sont au cœur de Sankofa.
Pourquoi ce nom « Sankofa » ?
Subilaga Kalanje :
Le mot « sankofa » est d’origine akan (langue et ethnie d’Afrique de l’Ouest) et signifie « récupérer ». Ce terme symbolise le fait d’apprendre du passé afin d’aller de l’avant et est représenté par un oiseau dont la tête est tournée en arrière, alors que ses pattes vont en avant. Étant donné que le projet porte sur des langues d’héritage subsahariennes, le mot « sankofa » nous a semblé approprié et représentatif de notre projet.
Sacha Gabriela Nabe :
J’ajoute que ces symboles sont assez connus au sein des Afro-descendant·e·s et que leur symbolique est forte.
J’espère pouvoir dire dans trois ans que grâce à ce projet, il y a une meilleure compréhension de [la] situation [des familles plurilingues]
Subilage Kalanje
Comment est né le projet ?
Sacha Gabriela Nabe :
En tant que fondatrice de l’association YEBA1¹, j’avais besoin d’un accompagnement pour la création de ressources pédagogiques en lingala. Après plusieurs démarches, j’ai été mise en contact avec Chiara Bemporad de la HEP. Ce soutien était nécessaire en raison du manque d’outils d’apprentissage existants pour cette langue. Mon objectif était de développer des ressources destinées aux enseignant·e·s, en adéquation avec les approches et les pratiques de l’enseignement des langues étrangères en Suisse romande.
Amelia Lambelet :
Le projet est parti de nos échanges avec Sacha après qu’elle a contacté Chiara pour cet accompagnement pédagogique. Lors d’une première rencontre, elle nous a parlé de la situation « particulière » des parents de son école et de son entourage : des personnes à qui les parents n’ont pas transmis leur langue d’héritage et qui cherchent maintenant à retrouver et transmettre leurs langues ainsi que leurs cultures (même si parfois celle-ci a été plus transmise que la langue) d’héritage – en bref leurs « racines ». Nous avons été fascinées par cette situation et par les efforts faits par Sacha et les personnes de son entourage pour transmettre à leurs enfants des langues qu’elles ne maîtrisent pas entièrement. Dès que l’appel à projets de l’institut de plurilinguisme a été publié, nous avons donc décidé de co-écrire un projet pour mieux comprendre ces dynamiques.
Qu’attendez-vous du projet Sankofa ?
Subilage Kalanje :
Pour ma part, j’espère mieux comprendre les différents fonctionnements des familles plurilingues, surtout lorsque les langues de la famille ne sont pas beaucoup représentées dans le lieu où elles vivent. Je souhaite également comprendre ce qui pousse les familles à mettre en place, ou non, une politique linguistique familiale, c’est-à-dire les stratégies, méthodes et croyances mises en place au sein d’une famille à propos dela langue ou des langues utilisées, et comprendre dans quelle mesure cette politique peut être appliquée. De ce projet, j’espère tirer une compréhension nuancée de ces familles, du moins d’une partie d’entre elles. J’espère pouvoir dire dans trois ans que grâce à ce projet, il y a une meilleure compréhension de leur situation, et, pourquoi pas, que quelque chose a été mis en place au niveau des cours Langues et cultures d’origines (LCO), par exemple pour une plus grande diversité des langues d’héritage dans les cours de LCO.
Je me rends compte qu’il y a encore plus de facteurs que ce que j’imaginais qui poussent les familles à transmettre ou ne pas transmettre la langue d’héritage à leurs enfants.
Sacha Gabriela Nabe
Amelia Lambelet :
Tout comme Subilaga, j’ai envie de comprendre les dynamiques internes aux différentes familles en ce qui concerne les choix de langues à transmettre ou à ne pas transmettre. En dehors de ces choix que toute famille plurilingue est forcée de faire, je me réjouis d’en savoir plus sur les effets des décisions : est-ce qu’un désir de promouvoir l’une ou l’autre langue a vraiment un impact sur le développement langagier des enfants ? Dans ce projet en particulier, je trouve l’aspect de développement langagier des adultes aussi absolument passionnant : comment transmettre une langue que l’on ne maîtrise pas, ou peu ? Est-ce que les politiques linguistiques familiales ont un impact sur le développement langagier, non pas uniquement des enfants, mais aussi des adultes qui (re-)découvrent une langue qui ne leur a pas (ou peu) été transmise ?
Sacha Gabriela Nabe :
Je souhaite que ce projet apporte des réponses aux adultes dont les parents n’ont pas transmis la langue d’héritage et que, grâce au projet, nous puissions proposer des stratégies d’apprentissage aux parents qui ne savent pas comment s’y prendre. Dans trois ans, je voudrais pouvoir dire que ce projet a permis de faire une place aux langues d’Afrique subsaharienne dans l’espace des LCO en Suisse romande.
Martina Zimmermann :
Je souhaite mieux comprendre les tensions — parfois visibles, parfois très discrètes — auxquelles les familles subsahariennes de la région lémanique font face lorsqu’elles naviguent entre plusieurs langues et différentes attentes sociales. J’aimerais comprendre comment les familles gèrent ces tensions au quotidien et comment elles réinventent des espaces où plusieurs langues peuvent coexister.
Chiara Bemporad :
Je souhaiterais comprendre quelles sont les difficultés rencontrées et les ressources mobilisées par les enseignant·es de cours de LCO et par les familles pour enseigner ces langues aux enfants, quels discours et pratiques sont entrepris, quelles approches didactiques sont adoptées dans le cadre, plus formel, des cours LCO, et comment celles-ci s’articulent avec les pratiques informelles d’appropriation.
[J]’ai profondément nuancé l’image que je me faisais de « la famille subsaharienne » et même de ce qu’est une « politique linguistique familiale »
Martina Zimmermann
Trois mois après le lancement :
une chose que vous avez apprise … ?
Subilaga Kalanje :
J’ai appris qu’il existe diverses motivations derrière la mise en place ou pas d’une politique linguistique familiale, par exemple le désir que son enfant maitrise la langue de l’endroit où il vit.
Chiara Bemporad :
Quelques rudiments du fonctionnement des langues africaines. J’ai découvert des études et des modèles en lien avec les politiques familiales et notamment, mais pas exclusivement relatives aux langues africaines et aux communautés d’Afrique. Au niveau linguistique, les mots marquant des relations familiales sont particulièrement intéressants.
Amelia Lambelet :
Je découvre, de manière théorique pour l’instant, des langues et des variations sociolinguistiques dont je n’ai pas la moindre idée. Nous avons par exemple, lors de l’une de nos réunions hebdomadaires, eu une discussion passionnante sur les emprunts aux langues coloniales dans les vernaculaires urbains (voir par exemple Mufwene, 2025). Subilaga et Sacha nous ont ainsi donné de nombreux exemples de vernaculaires urbains, tels que le « lingala parlé à Kinshasa » qui regorge d’emprunts au français contrairement au « vrai lingala » qui serait lui plus riche et ne contiendrait pas, ou peu, de mots empruntés. Comme Subilaga et Sacha sont impliquées dans les cours de Langues et cultures d’origine de lingala et swahili, il a été passionnant de discuter les variantes enseignées ainsi que les représentations et idéologies qui se cachent derrière leurs choix didactiques en ce qui concerne ce traitement de la variation.
Sacha Gabriela Nabe :
J’ai appris qu’il y a des recherches qui vont dans le même sens qui ont été menées hors de la Suisse et ailleurs. Je me rends compte qu’il y a encore plus de facteurs que ce que j’imaginais qui poussent les familles à transmettre ou ne pas transmettre la langue d’héritage à leurs enfants.
Martina Zimmermann :
Grâce aux échanges de ces trois derniers mois, j’ai profondément nuancé l’image que je me faisais de « la famille subsaharienne » et même de ce qu’est une « politique linguistique familiale ». Ce que nous pensions être des tendances claires apparaît désormais comme une grande diversité de pratiques, d’histoires et de trajectoires. Même la notion de famille se révèle beaucoup plus plurielle qu’imaginée (cf. Mugadza et al. 2021).
[Ê]tre des chercheuses blanches travaillant avec une communauté majoritairement afro-descendante soulève des questions de positionnement et de légitimité.
Amelia Lambelet, Chiara Bemporad & Martina Zimmermann
Dans quel domaine du projet te sens-tu encore
peu sûre en ce début du projet ?
Sacha Gabriela Nabe:
Venant du domaine RH sans formation pédagogique, ni universitaire, j’ai le syndrome de l’imposteur sur ma valeur en termes de compétences professionnelles au sein du projet.
Amelia Lambelet, Chiara Bemporad et Martina Zimmermann :
Nous partageons un sentiment d’ « outsider », lié au fait que nous ne faisons pas partie de la communauté subsaharienne, que nous ne maîtrisons pas les langues concernées et que nos connaissances culturelles restent limitées. À cela s’ajoute la dimension raciale : être des chercheuses blanches travaillant avec une communauté majoritairement afro-descendante soulève des questions de positionnement et de légitimité. Enfin, les incertitudes inhérentes à un projet de recherche — notamment le recrutement des participant·e·s et la gestion de la grande diversité de leurs trajectoires (langues maîtrisées, durée de séjour en Suisse, etc.) — renforcent encore nos doutes et notre prudence méthodologique.
Subiaga Kalanje :
Pour ma part, je manque encore d’assurance dans mon rôle car c’est la première fois que je travaille sur un projet de recherche ainsi que dans le domaine académique.
Comment expliqueriez-vous le projet aux parents
de la communauté subsaharienne
et pourquoi ils devraient y participer ?
Subilaga Kalanje :
Je leur dirais qu’on cherche à comprendre comment les familles plurilingues gèrent le quotidien linguistique, les défis qu’elles rencontrent, ce qu’elles se faisaient comme idées et si elles ont changé. Je leur dirais qu’à l’issue du projet, s’ils le souhaitent, les résultats leur seront communiqués et que s’ils estiment que c’est pertinent, ils pourraient les utiliser dans leur vie familiale.
Sacha Gabriela Nabe :
Le projet a pour but de comprendre les raisons de votre choix de transmission ou non-transmission de la langue d’héritage de vos enfants. Grâce à votre participation, nous pourrons restituer les analyses de nos recherches et vous pourrez également connaître les raisons et choix d’autres familles et mobiliser ces connaissances au sein de votre famille.
Un mot pour la suite du projet
Pour terminer cet entretien croisé, chaque membre de l’équipe a choisi un mot en pensant au Projet Sankofa et à ce à quoi il pourrait aboutir :
Subilaga Kalanje: « Transmission ».
Amelia Lambelet : « Collaboration »,
car on vient toutes d’expériences, de champs de recherche et de champs d’activité complètement différents et on apprend les unes des autres.
Martina Zimmermann : « Tension »,
parce que le projet nous confronte à des enjeux sensibles : des choix linguistiques qui ne sont jamais neutres, des attentes parfois opposées entre école et famille, et des questions postcoloniales qui traversent les pratiques.
Chiara Bemporad : « Apprentissage »,
parce que je suis en train d’apprendre énormément.
Sacha Gabriela Nabe : « Partage / échange »,
partage de la part des participant·e·s, de leurs choix, doutes, certainement histoires de vie. Et entre nous également, partage de nos idées, interrogations, visions, etc.
1Association et école YEBA
Fondée en 2020, Yeba est une école de langue et de culture d’origine qui s’inscrit dans une démarche de plurilinguisme et de valorisation des langues d’héritage, en particulier le lingala et le swahili. Son objectif est de proposer un dispositif pédagogique complémentaire à l’école, favorisant la transmission linguistique, le développement identitaire des élèves et le lien entre langue, culture et parcours scolaire.
Références et liens
Mufwene, S. (2025). Language Practices in “Francophone Africa”: A Legacy of European Colonialism. Language Policy in Africa, 1(1), 8-19. https://doi.org/10.36950/lpia-01-01-2025-2
Mugadza, H. T., Akombi, B. J., Tetteh, V. W., Stout, B., & Renzaho, A. M. N. (2021). Engaging sub-Saharan African migrant families in Australia: broadening definitions of family, community, and culture. Community, Work & Family, 24(4), 435–454. https://doi.org/10.1080/13668803.2020.1752621
Projet Sankofa | Politiques linguistiques familiales et développement des langues dans les communautés mal desservies – Le cas de familles subsahariennes en Suisse
Amelia Lambelet, Martina Zimmermann, Chiara Bemporad (HEPL)
Projet de recherche du Centre scientifique de compétence sur le plurilinguisme, 2025-2028
(FR & DE)
Projet Sankofa: Présentation du projet sur le site de la HEPL
A propos des auteures
Chiara Bemporad
est professeure associée en didactique des langues étrangères et secondes à la HEP Vaud. Ses travaux portent entre autres sur l’intégration scolaire des élèves allophones et plurilingues, en interrogeant le rôle des langues premières dans l’apprentissage.
Subilaga Kalanje
Après des études en relations internationales et en santé publique, elle a commencé à travailler comme interprète communautaire et comme enseignante de swahili pour enfants à l’école Yeba, ce qui n’a fait que confirmer son intérêt pour les langues et l’enseignement. Issue elle-même de la communauté subsaharienne et enseignant une langue étrangère, le projet Sankofa l’a immédiatement touchée.
Amelia Lambelet
est professeure ordinaire à la HEP Vaud. Elle s’engage pour une meilleure prise en compte des populations sous-représentées dans la recherche en linguistique appliquée.
Sacha Gabriela Nabe
est spécialiste RH et la fondatrice de l’association YEBA, école de langue et de culture d’origine. Enfant de parent immigré de première génération, elle n’a pas bénéficié de la transmission familiale de sa langue d’héritage. Aujourd’hui, en tant que parent, elle souhaite créer les conditions nécessaires pour transmettre le lingala à ses enfants.
Martina Zimmermann
est professeure associée à la HEP Vaud et ancienne enseignante. Son expérience de terrain l’a sensibilisée aux jugements. Elle cherche à mieux comprendre les idéologies langagières avec un héritage potentiellement postcolonial et les pratiques linguistiques des familles subsahariennes.
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Zögern Sie nicht den Flyer und die Kontaktadresse des Projekts weiterzugeben!
Entdecken Sie (wieder) das Interview von Amelia Lambelet und erónica Sánchez Abchi über Herkunftssprachen in der Schweiz:
