Lehrpersonen, Forschende, Kantone und Pädagogische Hochschulen im Bereich Herkunftssprachen und -kulturen (HSK) zusammenzubringen – dieser anspruchsvollen Aufgabe haben sich Spomenka Alvir und Josianne Veillette gestellt. Mit einem kollaborativen Projekt verfolgten sie das Ziel, didaktische Materialien aus der Deutschschweiz in den Kantonen der Romandie bekannt zu machen und zugleich ein kaskadenartiges Weiterbildungsmodell zu entwickeln. Im Interview mit Chiara Bemporad blicken die beiden Projektleiterinnen auf ihre Erfahrungen zurück. Sie erzählen von der Vielfalt der Perspektiven, vom grossen Engagement der beteiligten Lehrpersonen, von Herausforderungen und Erfolgen sowie von den neuen Perspektiven, die das Projekt eröffnet hat.
Entre 2023 et 2025 un projet de formation à l’enseignement des langues et culture d’origine-héritage (désormais LCO-H) a été réalisé à l’échelle romande, afin de former des enseignant·e·s LCO-H. Le projet, financé par l’Office fédéral de la culture (OFC) a été piloté par Spomenka Alvir et Josianne Veillette, toutes deux formatrices à la Haute école pédagogique de BEJUNE. Unique en Suisse romande et inédite dans le domaine de la LCO-H, la formation a été une interface entre différents acteurs et actrices du domaine. Elle a en effet contribué à mettre en relation, d’une part, les cantons romands et leurs hautes écoles pédagogiques (HEP) et, d’autre part, des instances telles que des ambassades, des associations de parents et des enseignant·e·s issu·e·s de l’enseignement de LCO-H. Le projet visait à faire dialoguer diverses approches didactiques afin de tendre vers une base commune, qui consisterait à partager des perspectives plurilingues. Celles-ci ambitionnaient de faire monter en compétence les ELCO-H par rapport à leurs gestes pédagogiques et didactiques, tout comme de valoriser la diversité de leurs parcours plurilingues. À l’issue de la journée de clôture du 7 novembre 2025, nous avons rencontré les deux collègues qui ont porté ce projet pendant deux ans et nous leur avons posé quelques questions.
Chiara Bemporad :
Quels étaient les principaux objectifs du projet ? Qu’est-ce qui vous a conduit à déposer une demande de financement, puis à vous lancer dans cette aventure ?
Spomenka Alvir et Josianne Veillette :
Depuis plusieurs années, nous réfléchissons à l’impact des langues d’origine / langues d’héritage sur les apprentissages et les liens école-familles, à travers diverses publications, par exemple un article publié en 2023 dans Babylonia (Veillette & al. 2023) ou encore Alvir (2014 et 2018) et collaborations, notamment avec la Haute école pédagogique de Zurich (PHZH).
Dans le cadre d’un projet mené par la PHZH et soutenu par l’OFC, une collaboration s’est mise en place avec la HEP-BEJUNE qui a organisé deux journées d’études en 2021 et en 2022 afin de développer une formation en Suisse romande. Ces deux journées ont permis de rassembler différents acteurs et actrices du domaine et de promouvoir un matériel didactique pour les enseignant·e·s LCO-H. À l’issu de ces rencontres, la HEP-BEJUNE a obtenu un financement de l’OFC (2023–2025). Plusieurs partenaires romands se sont associés au projet en mettant l’accent sur la didactique de la LCO-H. Cette formation s’est appuyée sur le matériel développé par le Prof. Schader et son équipe, destiné aux enseignant·e·s de langue et culture d’origine, traduit en neuf langues et disponible en accès libre. Il s’agit d’un matériel conséquent d’une ampleur majeure en Suisse, fruit d’un long processus de réflexion et de recherche. Son adaptation en contexte romand a permis à la fois de diffuser des ressources utiles et de développer des collaborations au niveau Suisse sur ces questions.
Une exploration des pratiques, centrées sur les compétences langagières,
la médiation et l’échange d’expériences entre représentant·e·s des différentes
langues et institutions.
En quoi a consisté le projet concrètement ?
Les objectifs étaient multiples : rendre le domaine plus visible, relier les acteur·trice·s du terrain, les accompagner par une expertise de chercheur·euse·s genevois·e·s et de formatrice·teur·s romand·e·s. Il s’agissait aussi de réaliser des séquences didactiques pour chaque compétence du matériel de Schader, d’élaborer une ligne commune pour les formateurs et formatrices impliqués, de créer un pool de compétences romand pour la didactique des LCO-H et enfin, d’impliquer des cantons et des HEP dans l’harmonisation des didactiques des langues.
La formation s’est déroulée sur quatre journées sur cinq sites différents : HEP Bejune, Vaud, Valais, Fribourg, IUFE Genève. Chaque journée traitait de la thématique d’un cahier : oral, écrit, lecture, approches interculturelles. Naturellement, ces thématiques ont été contextualisées, élargies et réinterprétées en faisant le lien avec la pratique de chacun et chacune.
[S]ensibilis[er] aux biais des ethnocentrismes, qui consistent à voir l’autre
selon ses propres filtres interprétatifs et à le juger selon son échelle de valeur, aboutissant
ainsi à la stéréotypisation culturelle ou sociale.
La formation a donc favorisé la mise en réseau des acteur·trice·s du secteur, issus de contextes variés tout en promouvant une approche plurilingue et un alignement des didactiques des langues. En nous référant au rapport du suivi scientifique, nous pouvons ajouter que les enseignant·e·s LCO-H gardent un lien privilégié avec la communauté d’origine et jouent un rôle de médiateur·trice·s ; ils et elles contribuent ainsi à la construction du répertoire plurilingue des élèves, rôle qui est central mais malheureusement pas encore suffisamment valorisé par les institutions.
Le projet a rassemblé de nombreux partenaires : les différents instituts de formation romands, plusieurs départements de la formation, ainsi que les enseignantes et enseignants de langues et cultures d’origine issus d’institutions très diverses. Comment s’est déroulée cette collaboration ? Quels défis et quels apports en avez-vous retirés ?
Cette formation a fonctionné comme un véritable laboratoire plurilingue, réunissant enseignant·e·s de LCO-H et formatrices des institutions de formation autour d’un travail collaboratif inédit. L’adaptation du matériel de Schader au contexte romand et la diversité linguistique des groupes de travail ont favorisé une exploration des pratiques, centrées sur les compétences langagières, la médiation et l’échange d’expériences entre représentant·e·s des différentes langues et institutions.
Les discussions croisées ont permis un décentrement, une remise en question des représentations et une réflexion approfondie sur l’identité plurilingue des élèves, tout en sensibilisant aux biais des ethnocentrismes, qui consistent à voir l’autre selon ses propres filtres interprétatifs et à le juger selon son échelle de valeur, aboutissant ainsi à la stéréotypisation culturelle ou sociale. Au-delà des outils didactiques, la formation a renforcé les démarches coopératives, le sentiment d’inclusion des cours de LCO-H ainsi que la légitimité des langues d’origine, malgré leur statut parfois fragile.
Quelles difficultés ou imprévus avez-vous rencontrés au cours du projet ?
En Suisse romande, l’absence de cadre commun pour les langues LCO-H — contrairement à la Suisse alémanique — reste un défi majeur. Les collaborations se sont révélées plus complexes et l’identification d’interlocuteur·trice·s clés lié·e·s aux enseignant·e·s LCO-H parfois difficile, révélant un manque de coordination institutionnelle au sein de certains cantons.
[C]ette difficulté inattendue a toutefois eu un effet positif :
la mise à jour des réseaux, la réactivation de liens et une nouvelle
visibilité du dossier enseignement LCO-H.
Pour répondre à cet éclatement, la formation a été conçue en « cascade » : les formatrice·teur·s attitré·e·s (F1) ont formé des enseignant·e·s LCO-H (F2) pour qu’ils ou elles forment leurs pairs ELCO (F1). Ceci a permis de toucher un large public et de créer un pôle de compétences durable. Si ce modèle a favorisé la diffusion du programme de formation, la collaboration entre cursus régulier (HEP) et enseignement LCO-H demeure un chantier à consolider.
L’un des imprévus concerne le nombre de participant·e·s souhaité·e·s au départ (environ 300) et qui s’est réduit à 90 personnes (F1). Ceci peut s’expliquer notamment par l’absence de contacts structurés entre les cantons et les responsables LCO-H. Mais cette difficulté inattendue a toutefois eu un effet positif : la mise à jour des réseaux, la réactivation de liens et une nouvelle visibilité du dossier enseignement LCO-H. Ce qui s’avérait être une difficulté s’est révélé utile sur le plan pédagogique : le nombre finalement atteint était favorable à une approche coopérative et participative (six groupes de 15 à 20 personnes). Un effectif plus important aurait probablement imposé un dispositif plus frontal et moins interactif, modifiant l’esprit même de la formation.
Quelles satisfactions retenez-vous de cette expérience ?
En premier lieu nous souhaitons souligner l’importance de la collaboration avec nos collègues dans les instituts de formation romands, qui a été très précieuse : l’accueil réservé aux six groupes a été fait avec beaucoup de soin et une attention particulière. Deuxièmement, l’implication remarquable des formatrices et du formateur F2 est également un point marquant de la formation. Leur engagement a été notable dès leur propre formation, puis s’est confirmé au moment où il et elles ont dû former leurs collègues LCO-H, qui ont souligné à plusieurs reprises la qualité de leur travail, notamment lors du bilan final.
[C]ette expérience a stimulé de nouvelles réflexions autour des LO/LH,
notamment sur les continuum dans le répertoire langagier des élèves.
La plus-value — et sans doute la plus significative — concerne l’originalité de l’ingénierie de formation et des approches collaboratives mises en œuvre. Pour conférer au projet une identité romande et intercantonale, il a été essentiel de réunir les personnes compétentes, capables de porter cette initiative et de mobiliser leurs institutions autour d’un domaine souvent considéré comme périphérique par rapport à la mission principale des établissements de formation. Les HEP et les autorités cantonales ont joué un rôle clé : elles ont participé avec constance à chacune de nos réunions.
La motivation des partenaires à reprendre le relais était également manifeste, et nous espérons que d’autres cantons ainsi que nos collègues des autres HEP pourront donner une suite à cette première expérience à l’échelle romande.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le rôle de l’enseignement et de la recherche en langues et cultures d’origine-héritage en Suisse romande ?
La continuité et la constance de cet engagement sur près de trois ans était un défi en soi. En tant que coordinatrices, il nous a fallu maintenir le lien afin de ne perdre personne en route, que ce soit parmi les participant·e·s ou parmi les formatrices elles-mêmes, ceci d’autant plus que les intervalles entre les modules pouvaient atteindre plusieurs mois. Le projet a permis de constituer une base commune de ressources et d’approches didactiques, ainsi qu’un réseau intercantonal de formation dans le domaine de l’enseignement des langues d’origine et d’héritage. Il s’agit d’une avancée majeure dans un champ encore hétérogène, dispersé et peu visible dans le paysage éducatif ; cette dynamique a non seulement permis de constituer un véritable capital pédagogique à préserver, mais aussi d’ouvrir des perspectives de recherche essentielles pour mieux documenter, structurer et légitimer durablement l’enseignement des LO/LH. Par ailleurs, cette expérience a stimulé de nouvelles réflexions autour des LO/LH, notamment sur les continuum dans le répertoire langagier des élèves. Il serait souhaitable d’élargir la recherche vers des perspectives liées à la pratique pédagogique et la formation des enseignant·e·s, notamment la recherche-intervention-formation.
Références et liens
Alvir, S. (2018). Les pratiques sociales liées à la langue et la rupture école-famille, Revue EP, Bienne. pp. 19-20.
Alvir, S. (2014). Les langues invisibles et visibles de la ville, L’avenir de l’enseignement des langues premières, VPOD -Bildundspolitik, no. 188/189, pp. 28-32.
Veillette, J., Alvir, S., De Vito, T., Marruncheddu, S., Gonçalves, M. & Rivieccio, P. (2023). Le matériel didactique pour l’enseignement de langues et cultures d’origine : pluralité de regards et de paroles, Babylonia, n°1, pp. 74 – 77.
Formation romande à la didactique des langues d’origine/d’héritage (LCO)
Haute école pédagogique BEJUNE, Formation continue et postgrade Lien
A propos de ….
Dre Spomenka Alvir travaille à la HEP-BEJUNE en tant que formatrice et coordinatrice de projets. Titulaire d’un Master en didactiques des langues étrangères et d’un doctorat en sociolinguistique urbaine, Spomenka Alvir explore les façons dont les langues sont enseignées, apprises et impactent la société, l’école et les personnes ayant vécu la migration. Elle a publié plusieurs articles sur ce thème, l’abordant sous les angles de la médiation linguistique ou des langues dites visibles et invisibles.
Dre Josianne Veillette est professeure du domaine Interculturalité à la HEP-BEJUNE. Ses intérêts portent sur les politiques migratoires, linguistiques et éducatives qui participent aux représentations et pratiques liées aux langues et aux processus d’accueil des élèves primo-arrivants. Ses recherches portent sur le plurilinguisme scolaire et la migration, en plus d’avoir été mandatée par les cantons pour le suivi scientifique des filières bilingues (PRIMA, ANIMA, FIBI, FIBIS et Immersion Autrement).
Propos recueillis par Chiara Bemporad
Equipe CeDiLE: Anita Thomas
