Articuler les différences – enfants plurilingues en thérapie logopédique [podcast]

Katrin Skoruppa & Solène Belogi

Comment savoir si les difficultés rencontrées par un·e enfant plurilingue sont dues à une faible exposition au français ou un à un trouble développemental du langage ? A-t-il ou a-t-elle besoin de leçons de Français langue seconde (FLS) ou d’une thérapie logopédique ? 
Katrin Skoruppa, chercheuse à l’Université de Neuchâtel, et Solène Belogi, logopédiste, présentent les défis que posent les enfants plurilingues aux expert·es en logopédie, dans la pratique thérapeutique et dans la recherche. Elles témoignent des avancées dans leurs domaines de compétence respectifs, montrent les liens entre recherche et pratique et indiquent les pistes prometteuses pour mieux répondre aux besoins des enfants plurilingues. A tous leurs besoins, au-delà de ceux émanant de leur rôle d’élèves.

Une conversation de la RING 2025-26


Podcast : Une conversation avec Solène Belogi et Katrin Skoruppa

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  1. Introduction | Giulia Berchio
  2. Enfants plurilingues : les défis pour le terrain | Solène Belogi
  3. Plurilinguisme et logopédie dans la recherche | Katrin Skoruppa
  4. Le monolinguisme comme norme ? | Katrin Skoruppa
  5. L’observation des apprentissages et des besoins de l’enfant | Katrin Skoruppa
  6. Des instruments qui restent à développer | Solène Belogi
  7. L’immersion : un apprentissage qui prend du temps | Solène Belogi
  8. Travailler avec les familles et avec toutes les langues | Katrin Skoruppa
  9. Exemples de collaborations fructueuses | Katrin Skoruppa
  10. Jongler entre langue et langage | Solène Belogi

Échanges avec le public

L’entretien entre Solène Belogi et Katrin Skoruppa (podcast) a suscité une discussion autour de modèles scolaires (ou de modèles sociétaux ?) radicalement inclusifs, au plus près des besoins des enfants et des familles. Les échanges portent alors sur l’égalité des chances, l’équité, la force malencontreuse des idéologies monolingues, et surtout sur les personnes, dans toute leur complexité. Pour rendre compte de leurs propos, nous avons pris le parti d’en proposer ici une transcription abrégée et légèrement retravaillée.

Nathalie Dherbey Chappuis :
Je voudrais vous remercier parce que vous avez vraiment partagé les difficultés actuelles, dont celle d’établir un diagnostic précis avec un enfant plurilingue : les difficultés de l’enfant relèvent-elles d’un manque d’exposition ou est-ce que, réellement, c’est un trouble du langage ?
Il me semble que cette difficulté nous amène au problème des élèves allophones à l’école qui sont surdiagnostiqués comme élèves à troubles du langage divers. On observe que les parents vivent le diagnostic comme une stigmatisation de leur enfant. C’est un peu embêtant de donner le message que l’enfant a un handicap qui va le gêner dans sa scolarité, alors que les parents sont déjà conscients de ne pas disposer des meilleurs atouts pour aider leurs enfants dans leur scolarité.

J’en viens à ma question. L’école inclusive nous propose une autre perspective sur l’école qui, justement, pourrait se passer de ce diagnostic. Les logopédistes seraient des co-enseignants ponctuels de la classe, en collaboration régulière avec le professeur de FLS, l’enseignant ordinaire et l’enseignant spécialisé. Cela permettrait une interaction avec les autres professionnels. Tout le monde pourrait ainsi se nourrir des connaissances de l’autre, de ses observations, etc. Cette observation longitudinale serait peut-être plus facile à réaliser. Il me semble que cela permettrait de moins stigmatiser ces enfants. De plus, cela permettrait de mettre ensemble un enfant francophone qui a du mal à faire la différence entre le re et le le et un enfant albanophone qui, juste parce qu’il est albanophone, a la même difficulté. Donc voici ma question : Pensez-vous que la profession des logopédistes serait prête à rentrer dans cette école inclusive et à collaborer de manière régulière et interdisciplinaire ?

Fig. 1 : Système de « paliers multiples » pour le langage oral,
adapté de Skoruppa, 2025, p. 124,
traduit et adapté de Ebbels et al. 2019

Solène Belogi :
Là, j’enfile ma casquette de logopédiste cantonale pour vous répondre. Dans le canton de Fribourg, la logopédie fait partie intégrante de la pédagogie spécialisée. Dans d’autres cantons, elle fait même partie de la pédagogie ordinaire. Le rapprochement est donc en train de se faire. Actuellement, notre travail et nos réflexions quotidiens sont de chercher comment être tous ensemble sur le même terrain, avec les apports de chacun. Cela questionne beaucoup de choses, et soulève forcément des questions d’identité : qui doit faire quoi ? Ce sont des questions sensibles ! C’est vraiment le défi quotidien auquel on s’attèle en ce moment.
À Fribourg, tous les enfants d’âge scolaire ayant besoin de logopédie vont être pris en charge par des logopédistes en milieu scolaire d’ici 2031. Un changement politique est donc en train de s’opérer. Et derrière cela, il y a cette logique d’équité d’accès aux soins, mais aussi de collaboration, de rapprochement entre les professions.

Cela dit, la notion de co-enseignement peut être délicate. Nous, les logopédistes, nous ne saurons pas enseigner. Mais enseignants et logopédistes pourront se rejoindre autour de pratiques, que ce soit des ateliers de lecture partagée, de stimulation, ou autre.  Le mouvement est en route et je pense vraiment qu’il y a quelque chose à en tirer. En tant que logopédistes, nous ne nous voyons pas aller apprendre aux enseignants comment faire mieux. Il doit vraiment s’agir d’une collaboration multidirectionnelle pour que les pratiques se développent.

Notre perspective est de plus en plus préventive :
agir le plus tôt possible, peut-être à faible intensité,
pour réduire les impacts à long terme.

Solène Belogi

L’exemple que vous avez donné était parlant. Nous rencontrons des enfants qui ont peut-être des difficultés phonologiques dues à un trouble du langage pour certains, à un plurilinguisme pour d’autres, et d’autres encore grandissent dans des milieux monolingues, mais avec de faibles stimulations. Nous avons tellement de profils qui peuvent bénéficier de ces aides que nous réfléchissons de plus en plus en termes de prévention. Nous sommes un peu sortis de cette vision médicale, où nous attendions encore une fois que le trouble soit diagnostiqué pour réagir. Notre perspective est de plus en plus préventive : agir le plus tôt possible, peut-être à faible intensité, pour réduire les impacts à long terme.

Katrin Skoruppa :
Il faut aussi se demander si les enfants déjà suivis en thérapie logopédique pourraient bénéficier – ou non – de ces groupes de soutien renforcé. Il s’agit de petits groupes de soutien à l’attention des élèves en difficulté dans les écoles. Dans certains cas, cela peut surcharger et frustrer les enfants. Il est donc important de bien examiner la situation de l’enfant et de décider au cas par cas. Dans beaucoup de cas cependant, je vois l’intérêt de combiner les deux. Pour les élèves avec un trouble développemental du langage, un petit groupe de renforcement peut aussi beaucoup aider à généraliser les contenus logopédiques. Donc ça peut être très intéressant. […]

Démocratiser un peu les aides et les stratégies que nous pouvons apporter.

Katrin Skoruppa

Ces petits groupes de soutien donnent certes le message « fragilité, difficulté ». Mais ce n’est pas comme coller l’étiquette d’un « trouble », parfois perçue comme stigmatisante. Ça veut dire qu’on va essayer de faire quelque chose et voir comment l’enfant répond. C’est aussi une façon de commencer en douceur à travailler avec les familles, sans dire d’emblée : « Oh la ! On a la suspicion d’un trouble, on va faire une anamnèse et on va vous demander, Madame, de nous raconter toute l’histoire médicale de votre enfant ». Pour des personnes de cultures différentes, cela peut être assez choquant.  

Dans le canton de Neuchâtel, nous prévoyons d’expérimenter ces  « petits groupes » pour des enfants avant leur entrée à l’école. Je ne sais pas si on abolira le diagnostic, ou pas. Mais en tout cas, l’idée serait de démocratiser un peu les aides et les stratégies que nous pouvons apporter, dans l’idée d’intensifier le soutien et de ne pas consacrer toutes les mesures d’aides aux uns, sans rien proposer aux autres. C’est aussi un point que nous discutons dans la pratique logopédique.

Fig. 2: adapté de Skoruppa, 2025, p. 156,
traduite et adapté depuis Kohnert et al. 2021

Solène Belogi:
Cela vaut pour tous les enfants d’ailleurs !
En effet, la situation d’anamnèse, de bilan, peut être très confrontante aussi pour des monolingues. C’est parfois difficile pour toutes les familles. On voit surgir des aspects de culpabilité parce qu’on sait qu’il y a une part génétique dans ces troubles. Du coup, quel que soit le contexte familial, certains parents s’inquiètent d’être la cause du trouble de leur enfant. Évidemment, ce n’est pas aussi simple. Mais c’est vrai que cette vision permet d’être un peu moins confrontant pour tout le monde. Et je te rejoins, je ne pense pas qu’il soit question d’abolir le diagnostic ou la thérapie logopédique, mais d’offrir un éventail plus large de visions et d’interventions.

Katrin Skoruppa :
Et puis, pourquoi mettre tout de suite le paquet, c’est-à-dire tout le bilan et les thérapies, alors que la famille et par conséquent l’enfant ne sont pas prêts ? […] Nous n’avons pas parlé des listes d’attentes : « Maintenant, c’est votre tour. Peu importe si ça convient, maintenant, dans la vie de l’enfant et dans votre contexte. Maintenant, c’est à vous, ou sinon vous passez votre tour. » Ce n’est peut-être pas la façon la plus logique de distribuer les ressources. Mais il faudra du temps pour que ça change.

Solène Belogi :
Ça évolue déjà. Il y a déjà de plus en plus d’interventions en guidance parentale, en entretien ressource.

Quel que soit le contexte familial, certains parents
s’inquiètent d’être la cause du trouble de leur enfant.

Solène Belogi

Katrin Skoruppa :
Par ailleurs, nous sommes un peu entre le monde scolaire et le monde médical. Dans le monde médical, les psychologues sont souvent très attachés au diagnostic. Il faut donc négocier un peu avec tout le monde autour de ça.

Nathalie Dherbey Chapuis :
Ce qui m’intéresse, c’est votre approche du rôle des parents. Nous avons eu une journée d’études jeudi sur les élèves allophones à l’école inclusive. Tania Ogay, notamment, a présenté son travail de recherche. C’était très intéressant parce que l’école inclusive, notamment au Canada, intègre beaucoup les parents dans l’école, avec une obligation pour les parents de venir raconter des histoires dans la langue première, de venir faire une recette de cuisine, etc. Il y a donc une obligation pour les parents. Et pour Tania Ogay, nous devons avoir conscience que ces parents ont parfois une grosse charge à porter. Ils ont envie que leur enfant réussisse à l’école ; ils ont conscience que c’est compliqué ; il faut qu’ils apprennent la langue ; il faut qu’ils trouvent un travail ; ils ne comprennent rien au monde dans lequel ils sont ; ils ont peur de faire tous les papiers. Ce sont des parents qui, eux aussi, quelque part, sont fragiles.
Comment voyez-vous cela du côté orthophonique, pour ne pas surcharger ces parents et leur donner des clés afin qu’ils puissent aider leurs enfants malgré tout ?

Katrin Skoruppa :
Pour une intervention bilingue, je ne trouve pas juste de laisser cela complètement entre les mains des parents. On ne demanderait jamais à des parents monolingues tout ce qu’on pourrait demander à des parents d’enfants plurilingues. Donc moi, je milite assez pour que les logopédistes s’intéressent aussi personnellement aux autres langues de l’enfant et en séance, qu’ils fassent des ponts, éventuellement en travaillant sur les structures partagées entre les langues, en faisant réfléchir l’enfant, etc.

Dans les pays anglo-saxons, il y a des assistants des autres langues qui vont aussi aider. C’est quelque chose qui n’existe pas du tout en Suisse, à ma connaissance. Un assistant par exemple lusophone serait là pour soutenir la thérapie avec l’enfant dans son autre langue. Cela soulagerait nettement les parents. Je pense que c’est une idée à creuser. On utilise éventuellement des interprètes pour le diagnostic, mais ça coûte très cher. Et je pense que ça serait une chouette profession d’être assistant. […]

Ce sont des parents qui, eux aussi, quelque part, sont fragiles.

Nathalie Dherbey Chapuis

Ce qui est souvent discuté aussi, c’est de ne pas tout faire nous-mêmes, mais de passer par des individus biculturels pour atteindre les personnes qui sont nouvellement arrivées. Nous devons accepter que nous, ne parlant pas la langue de la famille, nous n’appartenons pas à cette culture, et nous avons peut-être besoin d’autres individus qui nous aident à communiquer et à construire avec les familles quelque chose qui leur tient à cœur. Il faudrait déjà leur demander ce qu’ils font avec leurs enfants, parce les stratégies d’étayage, comme reformuler ou poser des questions, peuvent s’appliquer à n’importe quelle activité : pendant la cuisine, le bain…

Mais tout cela reste « logopédique ». Dans les faits, je ne sais pas comment résoudre le problème à l’école. Que faire si les parents ne peuvent simplement pas venir ? Ils ont parfois tellement d’autres problèmes et ils ne sont pas dispos. Ça, il faut aussi l’entendre et l’accepter.
En tant que chercheures, nous avons la chance de travailler avec des personnes très volontaires et disponibles, mais pas toujours représentatives. L’adhésion des familles à la thérapie est un vrai défi dans la pratique.
Ce qu’on cherche, c’est de ne pas leur imposer, mais de les faire venir de leur plein gré. […]


Références et liens

Ebbels, S. H., McCartney, E., Slonims, V., Dockrell, J. E., & Norbury, C. F. (2019). Evidence-based pathways to intervention for children with language disorders. International journal of language & communication disorders, 54(1), 3–19. https://doi.org/10.1111/1460-6984.12387

Kohnert, K., Ebert, K. D., & Pham, G. T. (2021). Language disorders in bilingual children and adults (3rd ed.). Plural Publishing.

Skoruppa, K. (2025) La prise en soins des enfants bilingues en orthophonie. Louvain-la-Neuve : de boeck supérieur.

Nathalie Dherbey Chapuis (Université de Fribourg)

Tania Ogay (Université de Fribourg)
Décentrer l’institution scolaire pour construire les bases de la collaboration entre l’école et les familles ? Une recherche ethnographique au sein d’une administration scolaire cantonale (DÉCOLLE)
Projet du Fonds national suisse (FNS), 2019-2024


A propos de…

Solène Belogi

Logopédiste clinicienne auprès d’enfants et adolescents de 3 à 20 ans, collaboratrice en charge des questions de logopédie pour le Service de l’enseignement spécialisé et des mesures d’aide (SESAM) du canton de Fribourg, elle mène entre outre des recherches sur l’acquisition du langage chez les enfants monolingues et bilingues d’âge préscolaire à l’Université de Neuchâtel.

Katrin Skoruppa

Professeure à l’Institut des sciences logopédiques de l’Université de Neuchâtel, elle est notamment spécialisée dans l’acquisition du langage et ses troubles, en particulier dans la petite enfance et chez les enfants bilingues. Ses recherches portent sur l’intervention et la prévention auprès d’enfants mono- et bilingues.

Par la rédaction CeDiLE, avec Isabelle Affolter
Audio, édition : Luminophone
Photo : Anne-Laurence Janin
Les illustrations sont adaptées de Skoruppa (2025) par l’auteure et publiées avec son aimable autorisation.

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